Internet en 2035 : quatre trajectoires possibles
Un utilisateur européen n’accède plus tout à fait au même Internet qu’un utilisateur chinois ou iranien. Certaines plateformes sont disponibles dans certains pays et pas dans d’autres, pour des raisons commerciales, géopolitiques ou réglementaires. Mais peut-on pour autant parler de « splinternet », d’une balkanisation des réseaux poussée à l’extrême ?
Maître de conférences en sciences de l’information à Paris 8, Julien Rossi n’est pas de cet avis. Le chercheur co-coordonne le groupe de travail sur la gouvernance d’Internet du GDR Internet, IA et Société du CNRS. « On peut encore parler d’un Internet », rassure-t-il. Le réseau a toujours fonctionné comme un réseau de réseaux, capables de se comprendre grâce à des protocoles communs. « Ce qui permet à Internet de créer un espace public transnational unifié, c’est de se mettre d’accord autour de protocoles qui permettent à des machines différentes de communiquer à travers les frontières. »
Jusqu’à quand ? Julien Rossi, Lucien Castex, Francesca Musiani et Clément Perarnaud ont travaillé sur ce sujet pour le Parlement européen et imaginé quatre scénarios pour l’avenir d’Internet. Quatre trajectoires pour tirer le fil des tensions actuelles et imaginer le réseau mondial à horizon 2035.
Scénario 1 : un Internet mondial, mais de plus en plus fragmenté
Premier scénario : celui d’un statu quo contradictoire. En 2035, Internet resterait mondial et interconnecté, mais les différences d’accès, de régulation et d’usages continueraient à se multiplier. « C’est un scénario pétri de toutes formes de contradictions », résume Julien Rossi.
Cette fragmentation est déjà perceptible côté utilisateur. Un Français sur WhatsApp, un Chinois sur WeChat, un fidèle de l’écosystème Apple : tous parlent TCP/IP. Leur expérience du réseau n’a pourtant rien de commun. « Les terminaux sont capables de communiquer mais la friction se place au niveau de la couche applicative : si on adopte un regard sociologique, ça crée quand même de la fragmentation pratique », explique Julien Rossi.
Les « walled gardens » ont ainsi déplacé la frontière numérique : ils ne séparent plus nécessairement deux États, mais différents écosystèmes commerciaux. À horizon 2035, l’IA pourrait encore accentuer cette logique. Depuis l’émergence des LLM, agents et robots d’IA parcourent le Web à grande échelle et font grimper les coûts d’infrastructure des sites qu’ils visitent.
Les producteurs de contenus peuvent riposter en dressant de nouvelles barrières contre ces robots. Mais les modèles risquent alors d’accéder à des informations moins nombreuses ou moins actualisées. Lucien Castex, conseiller du Directeur général de l’Afnic, co-coordonnateur du groupe de travail sur la gouvernance d’Internet et du groupe de travail sur la gouvernance d’Internet du GDR Internet, IA et Société du CNRS, souligne également les enjeux de diversité culturelle et linguistique et de découvrabilité des contenus locaux.
Dans ce premier futur, Internet resterait donc techniquement unifié, tout en étant traversé par toujours plus de frontières invisibles : selon son pays, son terminal, la plateforme ou l’agent IA utilisé, chacun pourrait accéder à un Web sensiblement différent.
Scénario 2 : la souveraineté prend le pas et la fragmentation s’installe
Deuxième trajectoire : les « tendances centrifuges » s’accélèrent jusqu’à faire émerger des incompatibilités durables. La recherche de souveraineté prend alors le pas sur le maintien d’un espace numérique mondial commun.
La Corée du Nord pousse déjà cette logique particulièrement loin et l’Iran a bâti depuis 2010 un réseau national qui complique l’accès à certaines ressources depuis l’étranger. Même dans ce cas, les paiements en ligne continuent de circuler. « Cela limite la capacité de la plupart des États à organiser un véritable splinternet. Le coût économique est trop fort », précise Julien Rossi.
Mais les enjeux de souveraineté gagnent aussi les démocraties occidentales. En avril 2026, la Commission européenne a attribué quatre contrats de cloud souverain à des fournisseurs européens. Cette logique touche également les infrastructures physiques : les câbles sous-marins sont devenus un enjeu stratégique et, depuis 2025, le résolveur DNS4EU se veut une alternative souveraine aux grands résolveurs non européens.
Pour Lucien Castex, cette quête d’autonomie recouvre des réalités différentes : « Il y a un lien entre le contrôle et l’indépendance. On a une recherche variable de la capacité à maîtriser des données, des infrastructures et des technologies en maîtrisant ses dépendances. » Souveraineté ne signifie donc pas nécessairement fragmentation. Cependant, l’accumulation de règles de localisation et de choix technologiques distincts nourrit ces « tendances centrifuges ».
Internet tient encore car des acteurs différents acceptent les mêmes règles techniques, élaborées notamment à l’IETF ou au W3C. Les États cherchent logiquement à peser sur ces lieux de normalisation. Lucien Castex évoque notamment les débats autour de propositions chinoises telles qu’« IPv6+ », qui permettent d’inclure davantage d’informations sur les paquets de données et leur itinéraire.
L’architecture fondamentale d’Internet tient bon. « Personne n’a trouvé opportun de changer purement et simplement d’architecture », constate Lucien Castex. Le véritable basculement interviendrait si, d’ici 2035, des standards ou systèmes d’adressage devenaient incompatibles entre eux d’une région à l’autre.
Scénario 3 : l’interopérabilité devient la priorité
Un troisième futur prend le chemin inverse. Face au risque de fragmentation, préserver l’universalité d’Internet devient une priorité. États, entreprises et organismes de standardisation privilégient l’interopérabilité, quitte à renoncer à certaines ambitions de contrôle.
Cette trajectoire prolongerait l’un des principes fondamentaux d’Internet : des infrastructures et systèmes différents peuvent coexister tant qu’ils continuent à parler un langage commun. Certaines politiques actuelles vont déjà dans ce sens. En Europe, le Digital Markets Act cherche notamment à ouvrir certains écosystèmes numériques et à renforcer leur interopérabilité.
Mais défendre un Internet universel suppose aussi des arbitrages. Des objectifs jugés légitimes pèsent sur l’architecture du réseau : protéger les mineurs, lutter contre les contenus illicites ou renforcer la sécurité. La Commission européenne a ainsi demandé en avril 2026 aux États membres d’accélérer le déploiement de son application de vérification de l’âge.
« Une fois qu’on a fait ça, on se rend compte qu’il est possible de contourner ces mesures, par exemple en utilisant un VPN », note Julien Rossi. Les pouvoirs publics peuvent alors être tentés de réguler les VPN ou de s’attaquer au chiffrement. « La logique finit par amener, petit à petit, à étrangler les capacités des individus à échapper à des mesures de contrôle national », estime-t-il.
À horizon 2035, ce scénario pose donc une question : jusqu’où accepter de limiter les capacités de contrôle nationales pour garantir que le réseau reste ouvert et interopérable à l’échelle mondiale ?
Scénario 4 : préserver l’unité d’Internet sans renoncer à le réguler
Le quatrième scénario cherche précisément à dépasser cette opposition. Défendu par les chercheurs, il consiste à préserver l’unité d’Internet sans renoncer à toute forme de régulation.
Dans cette trajectoire, chaque restriction serait jaugée selon sa nécessité et sa proportionnalité, notamment au regard de la liberté d’expression. « En Europe, Cette grille de lecture pourrait aider à construire une politique plus cohérente », estime Julien Rossi.
La question n’est alors plus de choisir entre un Internet sans frontières et des espaces numériques entièrement souverains, mais de déterminer quelles mesures de contrôle peuvent être mises en place sans compromettre l’interopérabilité du réseau.
L’IA pourrait constituer un cas d’école. Face à la multiplication des agents, les producteurs de contenus devront chercher des moyens de protéger leurs infrastructures et leurs données. Mais une accumulation de barrières pourrait restreindre la circulation de l’information, dégrader l’accès des modèles à des contenus actualisés et réduire la découvrabilité de certaines langues ou cultures.
Le même arbitrage vaut pour la souveraineté. Localiser certaines données, privilégier des infrastructures européennes ou renforcer la maîtrise de technologies stratégiques ne conduit pas mécaniquement à fragmenter Internet. C’est lorsque ces décisions empêchent les différents réseaux et systèmes de communiquer que la nature même d’Internet peut changer.
D’ici 2035, la frontière pourrait donc moins se situer entre souveraineté et ouverture qu’entre des mesures compatibles avec un réseau mondial et celles qui finissent par en rompre l’interopérabilité.



